Comme nous aimerions bien vivre dans un monde parfait, ne plus connaître les injustices et les guerres, les souffrances et les blessures ! Comme nous aimerions connaître un monde sans violence et sans haine ! Comme nous aimerions connaître le paradis sur terre ! Et pour cela nous serions prêts à donner notre confiance à tel ou tel candidat qui promet d’éradiquer le mal jusqu’à la racine, faire place nette et promouvoir une société de purs en éliminant tous ceux qui dérogent au projet. Comme cela est tentant ! Et pourtant toutes les tentatives de ce type ont conduit à des catastrophes bien pires encore que celles qu’elles prétendaient éviter. De tels projets n’ont pas manqué et se reproduisent régulièrement sous des formes diverses, plus ou moins explicites.
L’Eglise a toujours marqué sa distance avec les prétentions de ce type. Dans sa sagesse, elle a compris depuis longtemps qu’aucun régime politique ne pouvait réaliser le Royaume de Dieu sur terre : « Ma royauté n’est pas de ce monde » (Jn18,36), disait Jésus à Pilate lors de l’interrogatoire qu’il subissait avant sa passion. Et pourtant, Jésus n’a cessé d’annoncer le Royaume, un Royaume caché, presque invisible comme la graine de moutarde ou le levain dans la pâte. Un Royaume déjà-là et pas encore réalisé sinon en lui, l’homme parfaitement accordé à Dieu. Un Royaume qui se repère à de multiples signes annoncés par les prophètes. Un Royaume manifesté au matin de Pâques lorsque l’amour a triomphé de la haine, lorsque la mort a été vaincue et le péché définitivement anéanti par la puissance de la miséricorde qui a ressuscité Jésus d’entre les morts. Depuis le matin de Pâques, nous savons que le Royaume des Cieux n’est pas une vaine utopie mais la réalité d’une vie vécue en pleine communion avec Dieu le Père, d’une vie transfigurée par l’Esprit Saint. C’est ainsi que nous cheminons dans l’espérance, en acceptant que le bon grain cohabite avec l’ivraie, en reconnaissant que nous sommes pécheurs, bien loin de la perfection à laquelle Jésus nous appelle : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » (Mt5,48). Nous savons qu’il y a encore du travail pour que cela se réalise, un travail de conversion des cœurs et de transformation sociale, un travail jamais achevé ici-bas mais qui mobilise nos forces pour que l’injustice et le mal ne l’emportent pas, pour que la semence du Royaume puisse grandir en nous et autour de nous jusqu’à ce que Dieu envoie les moissonneurs.
Devenons toujours davantage des fils du Royaume, des hommes et des femmes nés de l’avenir, « des fils de la résurrection » comme le dit Jésus dans l’évangile selon Saint-Luc (Lc20,36). Ne cédons pas au chant des sirènes qui promettent d’éradiquer l’ivraie. Communions à la patience de Dieu qui « juge avec indulgence et gouverne avec beaucoup de ménagement, car il n’a qu’à le vouloir pour exercer ta puissance » (Sg12,18). Avançons dans la confiance et la persévérance en soutenant notre attente dans la prière. Laissons l’Esprit Saint intercéder pour nous selon les vues de Dieu (Rm8,27) et la semence du Royaume grandira jusqu’à devenir cet arbre immense dans lequel tous les oiseaux du ciel pourront faire leur nid. Amen !
Père Bruno CAZIN, curé des Paroisses Saint-Martin et Saint-Charles-de-Foucauld, doyen de Roubaix.