Après l’invitation à la correction fraternelle et celle à pardonner 70 fois 7 fois, voici une parabole qui transgresse les lois du travail et bouscule les repères habituels ! Il y a de quoi être perturbés. Mais comme je l’indique souvent, prenons cela comme une chance. Laissons de côté nos logiques humaines. Oublions nos leçons de mathématiques et la loi de proportionnalité qui exigeraient des salaires croissants en fonction du nombre d’heures travaillées. Si la parabole nous choque, c’est que Jésus veut nous introduire dans une autre logique, celle du Royaume des Cieux et donc celle de Dieu qui est bon et offre à tous les hommes son amour, en dehors de toute règle de rétribution. La conclusion de la parabole nous donne une clé pour comprendre ; les derniers seront premiers, les premiers seront derniers. C’est l’inversion évangélique !
Les derniers, ce sont les païens désormais intégrés dans l’alliance avec Dieu, tandis que beaucoup de membres du peuple élu, les fidèles de la première heure, n’ont pas montré d’enthousiasme pour le Christ. Aujourd’hui, les derniers, ce sont les catéchumènes qui nous surprennent semaine après semaine et reviennent parfois de loin, après avoir traversé des épreuves quand ce n’est pas le Sahara et la mer Méditerranée pour trouver asile chez nous. Les derniers seront premiers. Quelle espérance incroyable ! Vous réalisez : les derniers ! Les publicains et les pécheurs avec lesquels Jésus prenait un repas, les Marie-Madeleine, les Samaritaine, les lépreux et les aveugles. Eux aussi, on ne les attendait pas et leur accueil a sûrement accéléré l’hostilité qui conduira Jésus à la passion. Les derniers, c’était aussi le fils prodigue qui a dépensé tout son argent avec les filles et mangeait des graines destinées aux cochons, tandis que son frère aîné, un premier, s’indignait de la mansuétude de leur Père qui couvrit son fils perdu de baisers et ordonna de tuer le veau gras pour fêter son retour. Allons-nous nous comporter en fils aîné, en ayant droit, en notable de l’Eglise parce que nous pouvons afficher 10,20,50 années de fidélité ou allons-nous nous réjouir des ouvriers de la dernière heure, de ceux qui ne savent pas très bien ce qu’on répond pendant la messe ou ce que signifie ce petit morceau de pain qu’on partage.
Frères et sœurs, l’inversion évangélique qu’opère Jésus vient à point nommé pour cette rentrée de la paroisse. Notre archevêque nous invite en effet à entrer pleinement dans le processus de transformation missionnaire qui va configurer nos paroisses et notre diocèse pour les années à venir. Dans les semaines qui viennent, nous ferons avec l’équipe d’animation paroissiale des propositions pour réfléchir ensemble. Et quand je dis ensemble, je souhaiterais que ce soit avec tous : nouveaux venus ou fidèles depuis des années, acteurs engagés ou timides qui aiment se cacher derrière un pilier, étudiant ou en recherche d’emploi, actif ou retraité, marié avec des enfants, seul ou dans tout type de configuration familiale, né en France ou à l’étranger, arrivé la semaine dernière ou depuis toujours à Roubaix. Ce sera notre manière de vivre la parabole des ouvriers de la dernière heure afin que nous formions ensemble le Corps du Christ, un corps où chacun a sa place. « De cette manière, les fidèles sont organisés pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude ». (Eph4,12.13) Et, comme l’apôtre Paul, nous pourrons dire : « pour moi, vivre, c’est le Christ » (Phil1).
Père Bruno CAZIN, curé des Paroisses Saint-Martin et Saint-Charles-de-Foucauld, doyen de Roubaix.