Quel retournement incroyable ! Les béatitudes vont à l’encontre des logiques habituelles. Elles discréditent les recommandations que nous nous faisons sans cesse : « Prends soin de toi. Pense d’abord à toi. Préserve-toi. Sois prudent ». Elles démentent nos ambitions de réussite et nos appétits de conquête. Ne les écoutons pas pieusement avec un émerveillement teinté d’incrédulité. Prenons-les au sérieux et essayons d’entrer dans leur logique ou plutôt dans la logique de Jésus. Car c’est lui la clé des béatitudes, la clé de la vie évangélique à laquelle nous aspirons. N’est-il pas « le chemin, la vérité et la vie » (Jn14,6) ?
Les béatitudes sont incompréhensibles, si ce n’est à la lumière de la mort et de la résurrection de Jésus. Comment oser dire : « Heureux ceux qui pleurent, ceux les persécutés, si ce n’est à la lumière de Pâques. C’est bien parce que l’amour de Dieu a été plus fort que la mort que la violence des bourreaux ne peut avoir raison de notre espérance. C’est ainsi que les Béatitudes sont vraiment la charte de la vie chrétienne, la boussole des pèlerins de l’espérance, de ceux et celles qui emboîtent leurs pas dans ceux du Christ Jésus. Elles ne font aucunement sens pour les gens établis, pour ceux qui ont le souci de préserver leurs intérêts. Elles sont insupportables pour les riches et les superbes dont il est question dans le Magnificat : « il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leur trône, (…) il renvoie les riches les mains vides ». (Lc1,51-53). C’est ainsi qu’on peut comprendre la première d’entre elles : « Heureux les pauvres de cœur car le royaume des Cieux est à eux. » (Mt5,3).Le bonheur dont il est question n’est pas seulement pour demain, dans la béatitude éternelle de ceux qui vivront en pleine communion avec Dieu, c’est le bonheur du Ciel sur la terre, le bonheur du Royaume déjà là, quand « les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent et que la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ». (Mt11,5)
Vous l’avez compris : les Béatitudes qui ouvrent le Sermon sur la montagne sont une petite bombe, une bombe qui fait exploser nos critères mondains et nous introduit dans la logique du Royaume, là où il faut aimer ses ennemis, donner sans attendre de retour et pardonner jusqu’à 70 fois 7 fois !
Dès lors, nous comprenons l’adresse de Paul aux chrétiens de Corinthe : « Parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu » (1Cor1,26-29). Paul met alors en avant le langage de la croix qui défie les logiques humaines. (1Cor1,18)
Frères et sœurs, pensons à notre paroisse qui regroupe des croyants de tous âges et de multiples origines. Un mini Capharnaüm ou un mini-Corinthe, comme vous préférez ! Des familles et des personnes seules. Des blancs et des noirs. Des pauvres et des riches. Des diplômés et d’autres qui peinent à lire. Des habitués et des nouveaux venus… Prions les uns pour les autres. Prions pour que la grâce de Dieu continue de nous transformer, pour que nous découvrions les Béatitudes de l’intérieur, que nous fassions l’expérience de la vérité paradoxale dans laquelle elles nous proposent d’évoluer. Rendons grâce à Dieu dans le Christ. Rendons grâce à celui qui bouleverse l’ordre établi. Il ouvre les portes du Royaume aux petits et aux humbles que nous sommes ou que nous pouvons devenir si nous laissons l’Esprit Saint insuffler en nous la vie nouvelle des enfants de Dieu. Prenons au sérieux les Béatitudes. Faisons d’elles notre boussole. Comme le petit reste d’Israël du prophète Sophonie, laissons-nous guider par le bon berger : « nous pourrons alors paître et nous reposer, nul ne viendra nous effrayer » (So3,1213) ni nous détourner de la voie royale. Amen !
Père Bruno CAZIN, curé des Paroisses Saint-Martin et Saint-Charles-de-Foucauld, doyen de Roubaix.